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Le bavard compulsif : qui est-il ?

  • Photo du rédacteur: Attika Lesire
    Attika Lesire
  • 15 juil. 2019
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 nov. 2022



     Si la Bruyère vilipendait admirablement la logorrhée, Plutarque avait bien avant signé l’arrêt de mort de cette manie. « Le bavardage est un des vices les plus difficiles à guérir. […] Les bavards n'écoutent jamais. Ils parlent toujours ; et le premier mal de leur intempérance de langue, c'est qu'elle les empêche d’entendre. »



Entendons nous bien. C’est la parlotte qui est en jeu, non pas une quelconque profusion dans le dialogue. Le langage humain est bien pratique,  il a en son coeur un vivier de vertus pour communiquer de l'information. D’un point de vue universitaire, on le dira expressif (expression de soi, de ses sentiments- Quel bon praliné !), conatif (relatif au récepteur - Tu as vu comme ce praliné est fin en bouche?), phatique (sert à établir, garder ou rompre le contact avec son interlocuteur - Tu m'écoutes ?), référentiel (renvoie au contexte, au monde extérieur - Ce praliné est aux noisette du Piémont), métalinguistique (a pour objet le langage lui-même - Dire que le praliné est "bon"est subjectif et te signale surtout de m'en acheter dès que l'envie t'en prend) ou poétique.

Avec cet exemple du praliné, vous le voyez, le langage, en ce qu’il est de manifestation du vivant, sera toujours hanté par le poids névrotique de son médium.

En d’autres termes, le langage comme outil, avant même de véhiculer une information est indissociable aux tourments du vivant dont il est la manifestation. Il est impur non pas d’un point de vue moral mais strictement mécanique. Le Verbe fut, et là, ça s'est corsé.


Comment ce cauchemar a commencé, vous ne savez plus. Peu importe, vous y êtes coincé, là, au milieu d'un bavardage impénitent. Vous êtes face à un bipède capable de parler 6h sans s’arrêter -je n’exagère pas j’en ai connu- en vous prenant purement et simplement en otage, rebondissant, surfant seul sur la vague sacrée de ses kilomètres d’appréciations et récits dégoulinants, interprétant (s'il vous tient encore en considération) votre haussement de votre sourcil comme l'aval pour enchaîner sur le Tome 2 de l'obsolescence programmée, le Tome 3 des gens méchants et qui portent malheur. Vous baillez ? Vous lui signalez devoir partir ? Vous n’avez pas parlé 10 secondes depuis le début de la session ? Vous n'avez toujours pas compris que vous n'existez pas vraiment ? Nul doute, il a pêché le bon poisson.

Il ne vous prends pas le poignet physiquement, pourtant il le fait par son incapacité à vous laisser le moindre soupir en votre faveur.

Juxtaposition de détails sans intérêt, répétition de formules que l'histoire des idées a déjà épuisé, multiplication de formules en tout genre, enrobages inutiles, déploiement de prénoms de gens que vous ne connaissez même pas, allées et venues par myriades de ses grandes valeurs. Ce qui est véritablement fascinant, c'est son apparente indifférence à votre langage non verbal, qui hurle de tout votre corps "Tais toi Jean-Edouard !".


Vous en ressortez avec la sensation d’avoir passé une journée entière le vent marin iodé dans la figure, comme si ce flot de verbe avait littéralement comprimé peu à peu votre élan vital pour le restreindre à vos fonctions les plus archaïques, celles qui vous tiennent encore debout pour partir. Il vous faut une bonne nuit de sommeil.


Du côté du bavard...pas moins exténuant. Vous avez accepté malgré vous de rentrer avec lui dans sa danse favorite : sa fuite de lui-même. Tel un navire branlant, il s’est servi de vous pour renforcer sa coque. Et oui, le bavard se protège.





En réalité, le bavardage est l’autre face de la même pièce que l’excès de silence. C’est un repli sur soi, une barrière hermétique que le bavard cherche à défendre.

Pendant que vous l'écoutiez, il cherchait lui à éviter par tous les moyens de partager avec vous une once d’abandon à l'autre, un filet de on verra, une miette d’angoisse, celle de parcourir avec vous le désert de l’inexploré, de ce qui se passe en ce moment, là, maintenant. Il pourrait ne rien se passer. Ou trop. La panique. Il refuse de vous laisser être son matelot. Vous devez rester loin, le plus loin possible et le laisser ériger son édifice de reconnaissance dont il espère les honneurs. Démiurge de lui-même.


Et paradoxalement, l'entreprise du pirate de mener sa barque est aussi ce qui le rendra profondément manipulable. Dans sa frénésie névrotique qui le coupe de l’environnement présent, c’est comme laisser Narcisse au bord de la source que de subir la situation en le regardant se perdre un peu plus dans les abîmes de cet état modifié de conscience. 

Car vous, vous êtes bien là, c'est lui qui est absent, c'est lui qui est envoûté.

Vous remarquerez que l’arrêt du bavardage intervient toujours lorsque le bavard aura outrepassé toutes les limites (de l’éducation, de la politesse, de la vérité).


Si le bavard c’est vous, alors déjà, ça n’est pas grave puisque rien n'est fondamentalement grave. Il existe beaucoup de manières de comprendre qui l’on est en silence face à l’autre.


"Ce qui lie, c’est l’origine du silence, non ce qui se dit ; ce qui se dit lie seulement si c’est soutenu par cet arrière-plan "
Karl Jaspers


Lorsque l'on évoquait plus haut les fonctions du langage, c'est ici que la problématique du silence intervient. Le langage n'est un liant profond que si « communiquer » plonge ses racines dans la conscience d’une possibilité de silence infini.

Entendez que chaque parole témoigne en elle-même la preuve incontestable que l’objet est séparé : ce n’est que la conscience de la solitude du silence qui permet de nous parler les uns aux autres. Peut-être que c’est sur cette base-là qu’on pourra établir qu’il existe une infinité de degrés d’authenticité dans le langage, de la couche la plus superficielle « exo » (extérieur) à l’ « endo » (dedans) selon qu’il tire sa manifestation dans le contact profond avec l’autre, conscient d’une séparation réelle... 


Une piste pour le bavard serait de réhabiter sa conscience préréflexive, soit celle de revenir sur soi-même pour jouir ainsi du vertigineux et vital, élan de penser parler et vivre le présent.


Et si nous consacrions justement un texte dédié au silence ? Affaire à suivre...



Attika Lesire


 

Un joli article sur le silence : http://centre-norbert-elias.ehess.fr/index.php?3092

Cerveau et silence - Michel Le Van Quyen


1 Comment


FURNARIUS
Dec 31, 2019
Toute parole proférée porte l'habit du cœur d'où elle émane.
Ibn ʿAtâ' Allâh al-Iskandarî
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